Le film Jésus de Nazareth (1977), de Franco Zeffirelli,
contient énormément de détails qui ne figurent pas explicitement dans les quatre Évangiles.
Il faut distinguer :
- ce qui est directement évangélique
de
- ce qui relève de la mise en scène, de la reconstitution historique ou de l'imagination scénaristique.
Par exemple :
- Les vêtements et l'apparence des personnages : les Évangiles donnent très peu de descriptions vestimentaires précises. Zeffirelli doit donc choisir les tissus, couleurs, coiffures, chaussures, voiles, etc.
- Les décors et la topographie : les Évangiles mentionnent des lieux (Nazareth, Bethléem, Jérusalem, Capharnaüm, le lac de Galilée, etc.), mais ne décrivent évidemment pas chaque rue, maison, marché, synagogue ou paysage que l'on voit dans le film.
- Les dialogues : une grande quantité de conversations nécessaires à la continuité dramatique sont développées ou reconstituées. Même lorsque le film reprend une parole évangélique, il peut la placer dans un échange beaucoup plus développé que le texte biblique. ( Joseph parle ! Alors que les Evangiles ne nous rapportent pas une seule de ses paroles ).
- Les gestes et réactions : regards, déplacements, attitudes, silences, embrassades, expressions de visage, réactions de la foule, etc., sont nécessairement ajoutés.
- Les personnages secondaires : leurs comportements, conversations et relations sont souvent développés pour donner une cohérence narrative à l'ensemble.
- Les transitions entre les épisodes : les Évangiles racontent des épisodes souvent de manière très condensée. Zeffirelli doit imaginer ce qui se passe entre deux scènes bibliques.
- La vie quotidienne : métiers, repas, déplacements, organisation des villages, activités des habitants, etc., sont largement reconstitués.
- La chronologie et les circonstances précises de certaines scènes peuvent également être dramatisées.
Le film peut donner au spectateur l'impression que certains détails sont historiquement attestés simplement parce qu'ils sont montrés avec beaucoup de réalisme. Or le réalisme cinématographique ne signifie évidemment pas que le détail provient d'une source antique.
Cela vaut d'ailleurs pour pratiquement toute adaptation cinématographique de la Bible.
Les quatre Évangiles ne constituent pas un scénario de film : ils rapportent une sélection d'événements et de paroles, parfois très brièvement. Pour transformer ces récits en plusieurs heures de cinéma, Zeffirelli doit nécessairement combler énormément de « blancs ».
---> Et donc, le simple fait d'apprécier Jésus de Nazareth de Zeffirelli montre bien qu'on peut trouver légitime et fécond de recevoir une représentation de Jésus qui dépasse matériellement le texte des quatre Évangiles.
Les spectateurs acceptent volontiers qu'une œuvre puisse mettre en scène, autour du récit évangélique, des détails que les Évangiles ne rapportent pas, afin de rendre Jésus plus concret, plus proche et plus intelligible.
Mais alors, que devient désormais l'argument du genre : « Tout ce qui n'est pas explicitement dans les quatre Évangiles est suspect ou inutile pour connaître Jésus» ?
---> Car personne ne reproche généralement à Zeffirelli d'avoir imaginé la manière dont Jésus regarde quelqu'un, la disposition d'une maison, les vêtements d'un personnage, une conversation de transition ou la réaction d'un témoin, dès lors qu'on comprend qu'il s'agit d'une représentation artistique.
En revanche, dans le cas de Maria Valtorta, on va juger ses écrits indigne d'intérêt voire même suspects, précisément pour les mêmes motifs qui font que l'on apprécie vivement le film de Zeffirelli !?
Mais cela va plus loin encore : alors qu'on accepte avec gourmandise ce qu'un metteur en scène n'a fait qu'imaginer, on refuse les détails que Dieu Lui-même aurait donné, et qui nous parlent donc de la Vie de Jésus avec infiniment plus de réalisme, telle qu'elle s'est vraiment déroulée !
---> Où est la cohérence ?
On peut discuter sérieusement de la nature de ses écrits, de leur prétention à l'origine surnaturelle, de leur valeur spirituelle et de leur rapport aux sources évangéliques. Ce sont des questions différentes qui sont traitées ailleurs.
Authenticité de l'œuvre — Wiki Maria Valtorta Catégorie:Authenticité de l'œuvre - Wiki Maria …
Donc oui : le succès et l'usage chrétien de Jésus de Nazareth montrent au minimum que beaucoup de chrétiens ne considèrent pas qu'il soit nécessaire, pour méditer sur Jésus, de s'en tenir matériellement aux seules phrases rapportées par le Nouveau Testament. Ils acceptent qu'une représentation puisse remplir les blancs du récit.
C'est bien le cas de L.E. ! Sinon il n'utiliserait pas des images du film de Zefirelli pour illustrer ses articles douteux sur le plan théologique.
---> Cela permet de lui poser une question assez simple :
S'il accepte volontiers qu'un film chrétien puisse représenter Jésus à travers des centaines de détails absents des quatre Évangiles, pourquoi l'existence même de détails absents des quatre Évangiles constituerait-elle, à elle seule, un argument contre une œuvre comme celle de Maria Valtorta ?
---> Ce n'est évidemment pas une preuve de l'origine surnaturelle de Valtorta. Mais cela montre que l'argument « ce détail n'est pas dans les quatre Évangiles » ne suffit pas, en soi, à établir que ce détail est faux, inutile ou illégitime.
---> Si déjà l'on tolère volontiers qu'un metteur en scène imagine une multitude de détails sur la vie du Christ, parce que l'on trouve légitime notre désir de voir Jésus dans des situations concrètes et vivantes, et non exclusivement dans les strictes limites du récit rapporté par les quatre Évangiles, au nom de quoi faudrait-il refuser au Bon Dieu de nous donner, s'Il le souhaite, non pas des détails imaginaires, mais des détails réels sur la Vie de son Fils, qu'Il connaît mieux que personne ?
Pourquoi accorder à l'imagination d'un homme ce que l'on refuserait a priori à Dieu Lui-même ?
Si Dieu veut réellement, par une révélation privée, faire connaître certains détails de la vie terrestre de Jésus qui ne figurent pas dans les Évangiles, en quoi leur absence des quatre récits évangéliques suffirait-elle à les rendre suspects ou illégitimes ?
---> Sinon, il y a quelque chose de singulier dans le raisonnement : on accepte que l'homme reconstitue, imagine et mette en scène la vie de Jésus pour mieux nous la faire contempler, mais on refuse par principe que Dieu puisse, s'Il le veut, nous en révéler certains éléments réels qui n'ont pas été retenus dans les Évangiles.
---> Pourquoi permettre à l'homme ce que l'on refuse à Dieu Lui-même ?
Mais le paradoxe de L.E. ne s'arrête pas là !
Car on a vu dans ses articles que selon lui, l'Evangile pulvérise littéralement les oeuvres de l'homme. Elles n'ont selon lui aucune valeur devant Dieu. Il arrive à cette conclusion en isolant des paroles de saint Paul au détriment de Jacques 2.
cf : L.E. et son "intolérable Evangile" !
- Or d'une part, il valorise sans mesure l'effort des historiens pour "redécouvrir le Jésus réel", ce qui est un profond démenti de sa vision de la thèse paulinienne sur les oeuvres n'ayant aucune valeur ;
- Et d'autre part : recevoir sans aucun effort personnel des révélations privées - alors même que cela va dans le sens de sa thèse - n'a cependant pour lui semble-t-il aucune cohérence : il méprise cette source de connaissance, vouant une sorte de culte à l'effort des historiens contre sa propre thèse pseudo paulinienne, jusqu'à leur faire dire ce qu'ils sont incapables de dire.
---> C'est tout le contraire de sa vision sur ce que serait censé dire la Bible !
Conclusion :
- Il approuve ce qui détruit sa thèse sur la vanité de l'effort humain ;
- et il rejette ce qui valide sa propre thèse de la primauté du don de la grâce divine, sans effort de l'homme !
Ce second paradoxe est probablement encore plus intéressant, parce qu'il touche directement à la conception de la connaissance et de l'effort humain que L.E. semble mettre en œuvre.
1. L.E. semble déprécier les « œuvres de l'homme »… tout en exaltant l'œuvre des historiens
Si, dans ses articles, L.E. présente l'Évangile comme tellement supérieur aux productions humaines que celles-ci seraient, en quelque sorte, pulvérisées devant lui, il est assez surprenant de le voir accorder une confiance considérable au travail humain de reconstruction historique.
Il ne se contente d'ailleurs pas toujours de dire :
« Les historiens peuvent rechercher ce que les sources permettent raisonnablement d'établir. »
Il semble parfois leur attribuer une capacité beaucoup plus grande : retrouver le Jésus historique jusque dans des détails que les sources ne permettent précisément pas d'établir avec certitude.
Et là apparaît une asymétrie assez frappante :
- un historien travaille, compare, déduit, reconstitue → L.E. accorde une grande valeur à cette démarche ;
- une personne affirme avoir reçu gratuitement une connaissance par révélation privée → cette connaissance est immédiatement suspectée ou disqualifiée parce qu'elle n'est pas le résultat d'une recherche humaine.
Autrement dit, il paraît faire davantage confiance à ce que l'homme peut péniblement reconstruire qu'à ce que Dieu pourrait éventuellement choisir de donner gratuitement.
2. Et cela devient particulièrement ironique avec sa conception des « œuvres »
Il faut cependant être précis : saint Paul n'enseigne pas que toute œuvre humaine est sans valeur, et saint Jacques 2 ne contredit pas saint Paul. Saint Paul combat principalement la justification par les « œuvres de la Loi » comme moyen de se placer devant Dieu ; Jacques insiste sur le fait qu'une foi véritable est nécessairement vivante et porte du fruit.
« La foi, si elle n'a pas les œuvres, est morte en elle-même. »
(Jacques 2,17)
Et Paul lui-même écrit :
« Ce qui importe, c'est la foi opérant par la charité. »
(Galates 5,6)
Donc si L.E. transforme certains textes pauliniens en une sorte de principe général selon lequel l'œuvre humaine serait pratiquement dépourvue de valeur, il risque de construire une opposition artificielle entre Paul et Jacques.
3. Et son raisonnement produit alors une inversion assez savoureuse
On pourrait presque résumer sa position caricaturale ainsi :
Quand l'homme cherche :
« Admirable ! Des historiens consacrent des années à rechercher le Jésus réel. Leur travail nous permet de retrouver Jésus derrière les textes ! »
Quand Dieu donne éventuellement :
« Non ! Cela n'a aucune valeur : ce n'est pas le fruit d'une recherche historique ! »
Pourquoi cette différence ??
---> Si Dieu est réellement l'auteur d'une révélation privée, le fait que le bénéficiaire n'ait fourni aucun effort de recherche n'est évidemment pas un défaut de la révélation.
Une révélation, par définition, est précisément une connaissance reçue, et non fabriquée par celui qui la reçoit.
C'est donc assez savoureux : il accepte volontiers les fruits de l'imagination et de la reconstitution humaines lorsqu'ils servent sa représentation de Jésus, tout en refusant par principe la possibilité qu'une connaissance supplémentaire puisse provenir d'une initiative divine.
Le paradoxe général de L.E.
On pourrait donc représenter son système ainsi :
Du côté de Zeffirelli :
- Évangile
- imagination artistique
- reconstitution historique
- détails non scripturaires
= « représentation utile de Jésus »
Du côté de Valtorta :
- Évangile
- révélation privée
- détails non scripturaires
= « invention suspecte »
L.E. accepte volontiers que l'homme ajoute des détails au récit évangélique pour mieux représenter Jésus ; mais il refuse que Dieu puisse éventuellement en ajouter pour mieux le faire connaître.
Et simultanément :
il déprécie théoriquement les œuvres humaines devant l'Évangile, mais exalte pratiquement l'effort humain de reconstruction historique jusqu'à lui faire franchir les limites de ce que l'histoire peut réellement connaître.
---> Il refuse à Dieu le droit de révéler ce qu'il accorde à l'homme le droit d'imaginer et de rechercher.
Chez L.E., l'imagination humaine peut combler les silences de l'Évangile ; la révélation divine, elle, n'en aurait pas le droit.